Introduction au recueil Les Palpitations d'Ythéner
Ythéner

Je me rappelle très bien du moment où j’ai découvert ce manuscrit (NDLR : Les Palpitations d'Ythéner) .
C’était en 1999, le soir du réveillon de Noël, une semaine avant le si redouté passage à l’an 2000, que de prétendus prophètes annonçaient même apocalyptique. Or, si les cataclysmes sont par définition soudains, spectaculaires et inévitables, je les sais faciles à gommer de sa mémoire. Ils frappent et vous abandonnent à votre sort. Vous mourrez ou vous vous relevez. Rien à voir avec ce qui m’amène à vous confier mes états d’âme.ffice
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Certaines lames de fond vous emportent à tout jamais.
Malheureusement vous ne vous noyez pas.
Car elles ne vous offrent pas d’issue.
Pour moi, le chaos vint d’une rencontre.
Une visite à domicile m’avait conduit à la campagne, afin de soigner un petit enfant de huit ans cloué au lit par une grippe sévère. Je venais de garer ma voiture en contrebas, dans les parties communes bitumées.
Lorsque j’ai ouvert la porte donnant directement sur mon salon, je l’ai aperçu instantanément. Il était là, assis dans mon fauteuil à bascule. Vieux, très vieux. Horriblement décati. Recroquevillé dans un costume beige élimé, maculé d’une boue encore humide, un chapeau gris à carreaux trempé en équilibre instable au-dessus de son crâne. Quelques touffes de cheveux collés fluaient piteusement sur son front crevassé et obscurci par la crasse. Précision troublante : il ne possédait pas de chaussure. En lieu et place, des chaussettes épaissies par une couche déguelasse de vase incrustée de petits cailloux et d’aiguilles de sapin. Et il tenait ce simili-livre entre ses mains tremblotantes, un drôle d’empilement de papiers jaunâtres rongés par le temps et le soleil.
Quand je lui ai demandé ce que, bordel ! il fabriquait chez moi, il n’a pas réagi. Le médecin que je suis n’a pas cherché à savoir ce qui clochait chez lui, à confirmer par un diagnostic l’état de choc suspecté. J’en étais incapable, sans trop discerner pourquoi…
Enfin si, je connais les raisons qui m’ont conduit à rompre le serment d’Hippocrate. C’est que, malgré sa carrure usée par l’âge et une maladie de Parkinson à un stade avancé, il me foutait les boules.
Vraiment.
Son faciès sinistre restera éternellement imprimé dans ma mémoire.
Après plusieurs tentatives infructueuses où je le sommai de me fournir les raisons de son intrusion ou un détail de nature à dissiper une éventuelle méprise, l’anxiété a pris le pas sur l’énervement et j’ai adopté un ton nettement plus menaçant, lui enjoignant de dégager de son propre gré dans l’instant s’il ne voulait pas que je le défenestre, avec pour destination le toit d’une camionnette ou une bouche d’égout en fonte.
Il m’a alors regardé et m’a tendu les feuilles de ses deux mains secouées de soubresauts. J’ai pris peur - ce rictus obsédant ! - me suis rué sur lui, l’ai empoigné et je l’ai foutu dehors, ce clochard flétri. J’y suis allé sans ménagement et tant pis, il se relèverait bien un jour, ou quelqu’un s’en chargerait à sa place, pensai-je. Un policier ou un collègue urgentiste, je m’en contrefichais. Mais qu’il se barre !
J’avais seulement veillé à défendre une propriété privée acquise après avoir trimé sang et eau toute mon existence…
J’ai besoin de repos.
Dans l’altercation, il avait éparpillé toutes ses feuilles. Un vrai foutoir ! Je me suis empressé de les ramasser, et bon dieu ! elles puaient la clope. La couleur, ce n’était pas de l’usure mais du jus de tabac ! Combien de paquets il avait dû vider avant d’obtenir une telle teinte dégoûtante, ça je préfère qu’on me le taise. Avec une couleur de pisse pareille, il y a de quoi guérir un parurétique… Quoi qu’il en soit, un temps considérable me fut réquisitionné pour toutes les rassembler et les jeter dans la corbeille.
Une fois l’émotion redescendue, pris de remords je me suis décidé à jeter un œil sur le palier, afin de me rendre compte de la situation. Mais le type ne se trouvait plus là où je l’avais largué. J’ai scruté à droite, puis à gauche, comme je suis planté en plein milieu d’un long couloir, et ses traces m’ont indiqué qu’il était parti dans la première direction. Bon débarras !
Puis je suis monté me coucher.
Le lendemain, les feuilles encombraient toujours la corbeille. Pas de scénario abracadabrant dans lequel les objets se déplacent tout seuls. Je me suis préparé un café, ai allumé la télévision ainsi qu’une pipe, et j’ai repensé à l’incident de la veille.
Quelque chose au pied du canapé a alors attiré mon attention. Je me suis penché et j’ai déraciné de la moquette un petit cahier, du genre que les instituteurs recommandent à leurs élèves d’acheter en quantité multiple afin que ceux-ci apprennent à écrire à moindre frais. Comment cet objet avait-il donc atterri là ? Probablement un cadeau du vieux débris.
Je l’ai ouvert. En incipit, si je puis dire, la déclinaison d’un patronyme, la mention d’une année scolaire et d’une classe.
Eric Davirage
1967,
CP.
Connais pas.
J’ai tourné la page.
Les bras m’en sont tombés aussitôt tandis qu’une sévère nausée s’infiltrait en moi.
Puis j’ai consulté la suivante, et une autre, et ainsi de suite.
De plus en plus vite.
Après avoir fini de passer le contenu en revue, je me suis senti proche de l’évanouissement.
A l’infini, je vous le jure, à l’infini, était inscrite en lettres de gosse l’injonction
LIS-LE MAINTENANT
Cela ne s’arrêtait pas. Une écriture infantile, jambages maladroitement formés par un stylo bille prisonnier d’un modèle académique désuet.
J’ai flippé.
J’ai remis le cahier sous le canapé et me suis cassé de chez moi.
Serais-je schizophrène?
Non.
Imaginatif et étourdi, plutôt. Rien de comparable !
Le lendemain, j’ai ressorti de la corbeille les feuilles que j’avais balancées la veille, tel un forcené, sous le coup de la confusion et avec l’intime conviction d’évacuer par les écoutilles de mon destin une anecdote insignifiante.
Le commencement loufoque a endormi ma vigilance, par la suite baladée entre espoir et désespoir. A la fois éprouvé et guilleret à l’issue du troisième conte, j’ai vu ma fringance ambiguë galoper vers l’extase avec le rêve éveillé… Mais quelle est la signification des incantations qui suivent ? Quant à la dernière histoire, ce dernier songe, j’ai failli ne jamais m’immoler dans ses travées oppressantes.
J’ai choisi ces termes à dessein.
C’en était trop. Je sentais que la présence malsaine que j’avais détectée en filigrane tout au long de la trame y montrerait son vrai visage. Et que son pouvoir suffirait à me détruire. Au début, la curiosité s’est effacée au profit de l’instinct de préservation : je parvins à me convaincre que la folie me guettait et que ce que je m’apprêtais à récolter avait pour nom solitude de l’incompris.
De l’invisible.
Interné sûrement, les psychiatres me demandant de changer de version si je désirais connaître à nouveau les joies d’une promenade sans muselière, libre de mes mouvements dans un espace vierge de toute clôture, la volonté non altérée par les psychotropes, en mesure de m’envoler avec l’être aimé, ou de tout simplement converser avec un promeneur au détour d’une balade champêtre.
Pourtant, une force implacable est parvenue à vaincre ces réticences. Et je l’ai terminé.
Je n’aurais jamais dû. Mon intuition première était la bonne.
A l’heure où je pose mon crayon, aujourd’hui 28 août 2005, soit près de six ans plus tard, je sais que le sommeil m’est à jamais interdit.
Je n’en suis plus capable depuis Noël 1999.